Rico Lins, graphic artist

J’ai rencontré Rico Lins dans son studio à São Paulo, grâce à Anderson qui a organisée cette interview pour moi. Dans son studio de communication, il aborde l’image entre l’art, le design, l’illustration, la publicité et l’éducation. Il est à l’origine d’une grande diversité de travaux en terme de design : affiches, couvertures de livre, muséographie, signalétique… L’usage mixte des techniques qu’il utilise, qu’elles soient numériques ou analogiques, devient sa signature. C’est cette approche peu conventionnelle du design qui le rapproche de la culture de la rue et qui garantit la contemporanéité de son travail. Cette rencontre a été extrêmement enrichissante par sa connaissance et son expérience en Europe et aux États-Unis. Son expérience de la multiculturalité m’a permis d’aborder les questions d’identité et de mieux saisir les particularités du Brésil.

Comment définissez-vous l’identité graphique de São Paulo ? 

C’est un véritable chaos. Le concept propre de l’identité au Brésil est différent du concept de l’identité en Europe. L’identité ici est faite par la diversité et non par l’unité. Elle est multiple et plurielle. S’il est difficile de parler d’une identité commune au niveau du résultat final, on peut dire qu’il y a une recherche d’identité brésilienne dans la manière de travailler et de produire, que ce soit dans le design, la musique ou le cinéma.

La presse est née au Brésil il y a 2,5 siècles. Avant, l’impression avait été interdite par les Portugais. Le Brésil est un pays de tradition orale très forte. L’unité linguistique est jeune, [le portugais devenant la langue officielle du pays avec la Constitution de 1988.]

J’ai pu sentir étant un graphiste brésilien vivant à l’étranger pendant plusieurs années, que la spontanéité et l’utilisation des couleurs étaient caractéristiques. Notre identité ne se définit pas par les clichés folkloriques mais par sa grande variété.

On parle d’identité autant que de mémoire. On est dans un continent où la mémoire est quelque chose de très volatile. Il n’y pas vraiment de mémoire graphique brésilienne. Il n’existe pas vraiment de patrimoine brésilien pour lequel on puisse dire : c’est le nôtre.

Le designer a la responsabilité de créer un répertoire et une identité comme moyen de reconnaissance.

 

S’il n’existe pas de patrimoine graphique, d’où viennent les influences brésiliennes ? 

L’inspiration vient de la rue et des médias. La création se fait par approximations immédiates puisqu’il n’y a pas de points de référence partagés et connus par tous.

Dans les grandes villes, on sent encore les influences venues de tout le Brésil. Par exemple, au nord, près de Belém, près de l’Amazonie, ils ont une technique très intéressante pour peindre les bateaux qui naviguent sur le fleuve : très décorée, la typo faite à la main. C’est très beau.

L’identité visuelle « paulista » se construit à partir de ces fragments de références traditionnelles importés des régions vers les grandes villes par ceux qui ont cette connaissance. Ces fragments doivent être enregistrés et conservés dans leur contexte pour ne pas perdre leur sens et leur raison d’existence. On doit en assurer le patrimoine parce que c’est ça le patrimoine.

 

Le Brésil a-t-il une singularité dans la culture latino-américaine ?

Dans les années 60, 70, il existait un mythe de l’identité latino-américaine. Je n’y ai jamais cru. Le Brésil est très différent des pays latino-américains du sud de l’équateur. Il se rapproche des Caraïbes et de l’Amérique centrale au niveau visuel, de la musique et de la danse. Ceci doit beaucoup à la présence des esclaves africains.

 

Je viens de parcourir les rues de Vila Magdalena et l’importance du street art m’a médusée. Le street art a-t-il le même pouvoir que le design graphique pour communiquer des messages ?

Le street art vient d’une nécessité d’expression sociale. Celle-ci existe et il faut trouver de nouveaux moyens de la communiquer puisque les murs sont maintenant des espaces commerciaux.

Á São Paulo, il ya quelques années, un maire a promulgué la loi « ville propre » qui exigeait le nettoyage visuel des rues. Les panneaux publicitaires ainsi que tout type d’affiche étaient interdits. Le design et le visuel vont ensemble et font parti de la culture. C’est dangereux de ne pas le considérer comme tel. Le design est une manifestation culturelle. 

Cette interdiction a favorisé une valorisation du graffiti dans la rue qui reprend le côté éphémère des affiches. Le street art est peut-être plus décoratif. C’est un langage très différent, une présence sociale très différente.

 

Quel est le rôle du numérique dans le design ? 

C’est comme si les premières expérimentations du digital commençaient à s’essouffler. Il y a une réaction mondiale du retour au « fait main », à la philosophie du DIY. C’est très présent. Je crois que les écoles françaises offrent une formation plus large, avec une grande présence de l’analogique : des cours de dessin libre, de photographie, de techniques d’impression… Ici, d’une certaine façon, ça se perd.

Le plus intéressant c’est le mélange : mixer le numérique avec d’autres méthodes pour produire des choses qui ont une référence à la rue, une référence à la culture analogique.

Il y a une certaine renaissance du modernisme, avec des choses très claires, bien écrites, parfaites, avec peu de bruit. On sentait de plus en plus ce mouvement en Europe il y a 5 ou 10 ans. Et là, c’est quelque chose qui est très présent au Brésil. C’est un retour du modernisme même s’il est encore une transition.  

 

Comment définiriez-vous votre univers ? Comment travaillez-vous ? 

Mon univers, c’est les images. Pour chaque projet de communication, je commence par l’image ou par l’ensemble, mais pas par le mot.

Je pense que ma génération est plus marquée par l’image que celle d’aujourd’hui. Aujourd’hui, nous sommes submergés dans un monde d’images omniprésentes dont la signification et la qualité sont difficiles à apprécier. Cet accès permanent à toutes les images, grâce au numérique qui facilite les recherches, ne garantit par leur qualité.

Le message est un chemin entre le mot et l’image.

Le message n’est pas destiné à une seule personne mais à plusieurs personnes complètement différentes. Une fois que l’affiche est prête, que le message est dans la rue, elle ne t’appartient plus. Il n’y a plus de contrôle. Un message plus ouvert permet de créer les conditions de communication en instaurant un espace pour le dialogue. Il s’agit d’inclure l’observateur pour créer la communication. Les choses peu claires, non évidentes sont intéressantes pour que chacun puisse interpréter l’image, construire son message et s’identifier à lui. Si on garde toujours une certaine difficulté, le message peut être une petite conquête qui valorise le rapport de communication. Je trouve que c’est bien d’avoir cette « friction ».

Contrairement au design d’information ou à la signalétique qui ont des paramètres très définis, la communication doit garder ce côté subjectif pour ne pas devenir vide.

 

Quelle est votre définition du design ? 

Le design est comme un outil d’investigation.

Le design c’est surtout contextualiser les choses et établir des rapports entre elles. Sinon ça devient quelque chose de très cosmétique. Même si techniquement je peux le faire, ce n’est pas ce qui m’intéresse d’un point de vue professionnel. Le pretexte est important pour établir un rapport entre les choses. Le design et les graphistes que j’aime sont ceux qui ont un regard différent pour pouvoir jouer avec les codes.

Le design est un moyen de changer les codes et d’en construire de nouveaux. Il s’agit de trouver le point d’équilibre entre l’économie, la technologie et la culture.

Le numérique a permis une investigation plus libre grâce au « undo » ou au « copié/collé ». Ce qui laisse une place à l’erreur pour expérimenter.

 

Quels conseils me donneriez-vous pour adopter une culture visuelle et développer une identité personnelle ? 

C’est très important d’être en permanence en situation d’observation et de lire beaucoup d’images. C’est comme une langue, plus on connait de mots et plus on est à l’aise pour s’exprimer.

L’identité vient aussi de la différence. C’est donc important de voir ce que tu es mais aussi ce que tu n’es pas, de créer un rapport entre les choses.

Une recherche intéressante pourrait être celle de l’interprétation des images, comme l’ont proposé les sémiologues des images, Roland Barthes par exemple.